A l'époque de Bach, le succès des quelques œuvres du jeune Pergolesi dépasse rapidement les Alpes. Son Stabat Mater, composé en 1736, devient rapidement célèbre de Naples à Paris, Londres et bien sûr en Allemagne, où le style italien est considéré comme un modèle depuis au moins un siècle.

Johann Sebastian Bach (1685-1750), qui a par ailleurs transcrit d'autres œuvres italiennes de Marcello ou Vivaldi, s'empare de ce chef-d'œuvre pour en faire un autre chef-d'œuvre, ce qui démontre au passage que les compositeurs du XVIIIe siècle se permettaient une grande désinvolture avec les compositions de leurs collègues. Il s'agit littéralement d'un arrangement, au sens où on pourrait le dire d'une chanson des Beatles aujourd’hui. Il ne change presque rien à la partition, et ce presque rien suffit à créer une oeuvre nouvelle, autonome, et comme d'habitude avec Bach, géniale.

Il adapte sur la musique de Pergolesi les paroles du psaume 51, Tilge Höchster, plus connu sous son incipit latin : Miserere. Naturellement ce nouveau texte impose quelques modifications du rythme des lignes vocales, mais Bach ajoute également quelques ornements. Comme à son habitude, il semble ne pas vouloir laisser à ses interprètes la liberté qu'ils trouvaient habituellement dans les partitions, et leur impose l'ornementation. Il est vrai qu'il est bien difficile d'improviser des ornements plus beaux que ceux que Bach suggère ... En tout cas, ils respectent scrupuleusement le style de Pergolesi. On pourrait presque tous les incorporer dans une interprétation de la version originale du Stabat Mater, de même qu'on joue presque toujours les ornements de Bach dans le concerto pour hautbois de Marcello.

Bach apporte aussi quelques modifications aux parties de violons, pour éviter les doublures entre les deux parties, et renforcer la polyphonie. Mais surtout il compose presque intégralement une partie pour le violon alto. En Italie, il était d'usage que cet instrument double presque toujours les basses. Bach n'aimait visiblement pas cette écriture qu'il devait juger simpliste. Il compose donc une partie, parfois presque soliste, qui va à elle seule modifier totalement l'équilibre de la partition. Cet instrument, d'une discrétion telle qu'il passe souvent inaperçu, entame ici un dialogue avec les voix, à la façon des instruments solistes dans les cantates de Bach. Dans certains mouvements, on a affaire à trois solistes : les chanteurs et l'alto. Les violons et les basses accompagnent.

Cette partition me passionne, car elle nous montre une fantastique voie à suivre. Bach s'approprie la composition géniale d'un autre, et comme un témoignage de respect, la transforme, la fait évoluer. Pergolesi inspire Bach, qui ne s'interdit rien, et crée une nouvelle musique à partir d'un matériau qu'il admire. C'est un peu notre travail d'interprètes. Lorsqu'on joue ou chante une partition, on doit la faire sienne, et presque la connaître comme si on l'avait composée soi-même. Et pourtant Bach, dans ses transformations du Stabat, respecte scrupuleusement le style italien. Il résout de façon exemplaire l'antagonisme entre interprétation et fidélité au texte original.

En parallèle, je vous propose une traduction historique des paroles du Psaume 51, écrite par un autre génial créateur, Clément Marot, qui interprétait un texte auquel il devait une fidélité absolue : la Bible. Lire ici

JCF, mars 2006