photo Eric Manas

Couleurs, épices, odeurs, saveurs des textes...

L'émotion que je cherche dans tous les projets que l'on peut me proposer, je la trouve naturellement dans le répertoire du "baroque nomade" : l'émotion des sens, et surtout celle du texte, du dire, du langage. Je ne trouve pas que chanter dans des langues comme le chinois, l'hébreu, l'arabe soit vraiment un obstacle. C’est un peu ardu au départ, mais c’est une excitation…exotique ! Ils racontent une histoire, que je me fais toujours traduire dans une langue que je ne parle pas et dont la musique s’ajoute à la musique composée. J'aime raconter une histoire, j'ai besoin de cela, cela rejoint d'autres répertoires que j'aime chanter comme la chanson, celle de Prévert ou Kosma. Cela rejoint aussi mon goût de la théâtralité, ma prédilection pour le récital que j'aimerais plus fréquent. Et j'ai des modèles, comme Alagna avec sa diction parfaite, Felicity Lott aussi, et, pour la vocalité, Dessay, ou Bartoli. Et par dessus tout Gruberova, parce que, pour moi, elle touche au sublime.

La voix nomade...

Changer musicalement de continent n'implique pas de changer de technique vocale, mais juste de stylistique, ornementation, etc. Pour la musique chinoise, j'ai fonctionné par mimétisme : j'ai beaucoup écouté Wang Weiping, et j'ai reproduit, notamment tout le système d'ornementation de la ligne vocale. Par contre, je n'ai pas imité la nasalité caractéristique de la technique du chant traditionnel chinois, mais Shi Kelong m’a dit qu’au final la couleur sonnait… « chinois » !
En revanche pour les intonations hébraïques, j’ai utilisé ma voix de poitrine découverte pour la première fois avec Marcel Pérès, pour des Carmina Burana mises en scène par Pierre Barrat à l'Atelier du Rhin. Il m'a demandé à un moment, pour voir, de chanter une octave en-dessous de la partition écrite, en se fondant sur les techniques byzantines, corses, de voix de femmes en registre de poitrine. J'ai essayé, ça a marché, j'ai recommencé à la demande de Jean-Christophe pour le disque des Psaumes de Marcello. J'ai même été tentée un moment d'adopter définitivement cette technique en laissant tomber la voix de soprano, j'ai travaillé avec Alla Francesca dans ce registre. Mais finalement je suis revenue à ma voix de soprano. On ne peut pas travailler en permanence sur les deux registres, il y aurait trop de risques, car on perd la possibilité de mixer sur le grave. Mais c'est vrai que j'utilise beaucoup le registre de poitrine sur les notes graves. En même temps, j'ai un timbre clair, mais on me dit toujours que j'ai "du noir" dans la voix, ce qui correspond bien aussi à mon tempérament dramatique... mais qui est contredit dans l'esprit de beaucoup par mon gabarit dit "fragile" !
En fait, j'ai une une voix très flexible qui m’a donné la chance de ne pas être cataloguée dans un répertoire.

Couleurs, épices, odeurs, saveurs des textes...

J'ai eu dans ce domaine des expériences passionnantes, avec Dusapin, ou avec « Les Petites Filles Modèles » de la Trilogie Minuscule de Johannes Schöllhorn et Caroline Gautier. Je considère comme un devoir de se confronter à de nouvelles formes, mais c'est aussi beaucoup de travail. Et puis il me faut là encore absolument l'élément émotion, et quelque chose à raconter. Cela guide mes choix. Il faut pouvoir faire un travail d'appropriation de l'œuvre, et j’avoue que c’est moins évident qu’avec la musique plus
« classique ».

Couleurs, épices, odeurs, saveurs des textes...

Je voulais d'abord être comédienne. Mais je fais peu de répertoire lyrique. Je ne me fais pas aux auditions ! Pourtant j’adore la scène, alors que je n’ai pas une voix faite pour le grand répertoire. Je participe régulièrement à des productions lyriques baroques ou contemporaines dès que c’est possible. En mai prochain, je chante dans les Indes Galantes dirigées par Malgoire à Tourcoing et au théâtre des Champs-Elysées. J’aime que le chant raconte une histoire, et c’est pour cela qu’à côté de l’opéra et la scène, j’aime le récital, notamment de chansons. Il y a d'ailleurs un lien avec le "baroque nomade" qui n’est pas une élucubration intellectuelle : c'est le fait de refuser l'élitisme. Je voudrais ne pas chanter pour des cercles d'initiés. Plus c'est populaire, plus c'est grand public, mieux c'est. Le but est l'émotion. Il n'y a rien pour moi de plus important que d'émouvoir. Ce qui ne veut pas dire faire n'importe quoi. Mais les initiés jugent la performance avec leurs codes, les autres vont directement à l’émotion brute.
Je vois d'ailleurs le répertoire sacré avec le même angle d'attaque, celui de l'émotion intime, qui sous-tend la musique. Elle me bouleverse quand elle atteint les peurs universelles, mythiques, quelles que soient les convictions religieuses qui sont à la source.