Emmanuelle Guigues et Jonathan Dunford, violistes
Emmanuelle et Jonathan sont les deux violistes de XVIII-21 Le Baroque Nomade. En dehors de ça, sans parler des innombrables concerts qu'ils donnent par ailleurs, Emmanuelle écrit des poèmes, lit Fred Vargas mais pas Harry Potter ni le Seigneur des Anneaux, transporte parfois un narguilé dans sa valise quand elle part en tournée. Jonathan est quant à lui connecté à Internet directement au niveau neuronal. Sans lui, ce site n'existerait pas. Les concerts du Musée Carnavalet n'existeraient pas non plus, d'ailleurs...
XVIII-21 Le Baroque Nomade : Emmanuelle et Jonathan, vous êtes les deux violistes de XVIII-21. Pouvez-vous nous dire quelle impression ça fait de jouer sur votre instrument de la musique chinoise, arménienne, arabe... ?
Jonathan Dunford : Pour moi cela est un pur plaisir! Travailler avec des musiciens issus d'autres cultures est toujours enrichissant. Souvent on est dans le cas où la seule communication possible passe par la musique, donc non verbale. Cela donne un aspect humain à la production musicale.
Emmanuelle Guigues : C'est comme cuisiner un canard à l'orange avec de la longe de porc et des mirabelles : c'est délicieux et ça fait voyager...
XVIII-21 : Est-ce que donner un concert avec un musicien qui joue du erhu, du kamanché, ça vous donne envie de jouer autrement ?
Emmanuelle Guigues : Plus encore que le jeu instrumental, c'est la relation de chaque personne à son instrument qui est passionnante à observer. Bien sûr, par ricochet cela renvoie aussi à soi.
Jonathan Dunford : Absolument ! La tenue de l'archet du erhu est très similaire à celle de la viole. Les musiciens orientaux sont les seuls témoins de cette technique du 17ème siècle et sont une vitrine et le modèle par excellence pour nous tous au 21ème siècle.
Emmanuelle Guigues : Le Kamanché m'a donné envie...de jouer le Kamanché ! Un son et je suis de retour à Tabriz... : mieux qu'un tapis volant!
XVIII-21 : Je crois savoir que chez chacun de vous, l'espace vital de vos domiciles se remplit peu à peu d'instruments, tous plus précieux les uns que les autres. Vous en avez tant que ça ?
Emmanuelle Guigues : J'adore les artichauts bretons en vinaigrette... mais quel dommage alors de ne pas voir leur floraison magnétique.
Jonathan Dunford : En fait cela ne vient pas d'un désir de collectionneur. Tous les instruments sont essentiels comme outils de travail. Une viole pour jouer la musique du milieu du 16ème siècle, ses cordes, ainsi que son archet, voire sa technique, sont totalement différents d'une viole à la Cour de Louis XIV. Pour ne pas trahir les textes, on passe de l'une à l'autre, aux diapasons et accords différents pour donner plus de vie à ces musiques de naguère.
Emmanuelle Guigues : Inventaire (presque) imaginaire: un violon, un doudouk, un fil chantant (et non pas à beurre), une viole magyare entre autres, un macinko, une rebaba, un crapaud Tou, une cacahuette en forme de dessus, un zarb, un arc transylvain, une bouteille de tsuica (vide), deux kamanchés, l'un perse et l'autre arménien, une clochette zazen japonaise, un chardonneret apprivoisé...
XVIII-21 : Est-ce que vous donnez des prénoms, des surnoms, à ces violes ?
Jonathan Dunford : Non, mais je sais que certains collègues (surtout féminines) le font...
Emmanuelle Guigues : Jamais !.... exception faite de la viole de Jonathan, la fameuse Mme Salomon ! ... Et puis le chardonneret s'appelle Ignace et le kamanché perse, Fereydoun...
XVIII-21 : Il me semble que le métier de violiste complique parfois un peu la vie, quand on doit prendre le train avec une basse, un dessus, une valise, etc. Vous avez de bonnes relations avec les fonctionnaires de la SNCF ?
Emmanuelle Guigues : Touchons du bois : oui ! Et aussi avec les autres voyageurs : voyager avec sa viole revient peu ou prou à promener son yorkshire ou son puma albinos, c'est une excellente occasion pour engager la conversation....
Jonathan Dunford : Oui, souvent on fait de très belles rencontres avec une hôtesse de l'air qui chante dans un chœur, un chauffeur de taxi qui connait un théorbiste, etc.

XVIII-21 : Mes espions m'ont rapporté qu'il vous arrive de vous retrouver avec d'autres violistes pour des soirées clandestines, réservées aux initiés, dans lesquelles vous jouez en consort Purcell, Du Caurroy ou d'autres, jusqu'à des heures indues ?
Jonathan Dunford : Il arrive souvent pour une raison ou pour une autre qu'on se retrouve à plusieurs violistes. Après les élections présidentielles on s'est retrouvés à quatre, tous plus saouls les uns que les autres. Vers 23h on s'est dit : "un petit Purcell ? " On a sorti des violes de tailles multiples, plus ou moins équipées de cordes et hop !
Emmanuelle Guigues : Certaines étaient carrément édentées, ça c'est vrai ! Nous sommes à vrai dire spécialisés dans les soirées électorales : d'ailleurs, nous envisageons pour cela un exode massif vers la Suisse où les votations sont beaucoup plus nombreuses que par chez nous...
XVIII-21 : Sur le dernier disque d'Emmanuelle, sonates de J.S. Bach avec le claveciniste Bruno Procopio, c'est la viole historique de Jonathan, qu'on entend. Est-ce normal ?
Emmanuelle Guigues : Sur le dernier disque de Jonathan, c'est aussi cette viole: mais chuttttt... !
Jonathan Dunford : La viole est un instrument spécial. On ne peut pas exister sans les autres violistes sinon on est condamné à ne pas pouvoir jouer la musique de consort, qui est le répertoire le plus important pour cet instrument. On est tous frères ou soeurs de la sorte, et on prête volontiers nos instruments à un(e) collègue pour avoir l'instrument (outil de travail) qu'il faut. Il était tout à fait naturel que j'aie prêté une viole fabriquée en 1741 à Emmanuelle pour jouer la musique de cette époque.
Emmanuelle Guigues : J'aime beaucoup cette idée de compagnonnage, de fraternité, et j'aimerais saluer tout particulièrement ici la générosité de Jonathan quant à Mme Salomon : lorsque l'outil est approprié, le geste est juste et la cible vole au devant de la flèche... Jouer Bach sur cet instrument m'a débouché les yeux et descillé les oreilles ! Un énorme merci ! Je ferai de mon mieux pour que la chaîne continue !
XVIII-21 : Dans un projet de XVIII-21, qui commence à voir le jour, vous serez enfin réunis. Mais c'est quoi cette histoire de banjo ?
Emmanuelle Guigues : Une sacrée histoire ! Bonne occasion pour adapter tout le répertoire de Johnny Cash en consort-song...
Jonathan Dunford : J'ai commencé la musique à l'âge de 6 ans avec la guitare. A l'âge de 13 ans au lycée j'ai commencé le banjo sous la tutelle de mon meilleur ami. Ma mère a été la petite copine du célèbre Tom Paley, joueur de banjo de "New Lost City Ramblers" et j'ai toujours connu et chanté cette musique comme le plupart des Américains. Donc j'ai virtuellement toujours joué du banjo! Puis après avoir commencé le violoncelle, j'ai été charmé par ce genre de violoncelle qui se lit en tablature comme le banjo, et qui s'accorde de manières différentes également comme mon banjo. Vous me demandez quel est cet instrument ? La viole de gambe, naturellement... le reste est de l'histoire.
I've got a puma, I met him in the street
He was very hungry and he wanted to eat
He looked at the clock and he looked at me
and he said: what have you got for tea? 
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