Christophe vu par Jean-Christophe...

On a souvent l'image du contre-ténor élégiaque, avec une voix délicate. Christophe Laporte est tout le contraire. C'est un solide gaillard, bien enraciné, à la voix vigoureuse et tonique. C'est évidemment ce qui me plaît chez lui, car cela ne l'empêche nullement d'oser des pianissimo à la limite du chuchotement.
Que d'aventures nous avons vécues ensemble ! Ça a commencé il y a quelques années par l'enregistrement d'un psaume soliste de Benedetto Marcello. Le texte imagé nous suggérait une interprétation théâtrale. Je demandais à Christophe de penser au rugissement du lion, ou de trouver dans sa voix les ressources pour exprimer la poussière que nous redeviendrons tous, dans une ténuité qu'un souffle éparpillerait... Je ne l'oublierai pas non plus à la terrasse d'un bistrot à Saint-Domingue, sur cette magnifique place baroque qui termine la Calle de las Damas, l'Allée aux Dames. Nous étions là pour recréer la musique, un peu austère, de la première cathédrale de Amériques. Mais ce soir-là, le programme ce n'était pas du tout la Renaissance. Quelques musiciens, des mariachis locaux, guitares, clarinettes, castagnettes, se sont approchés de notre table. Christophe connaissait tout le répertoire, il a fait sensation en chantant avec eux "Cielito lindo", "Granada", "Besame mucho". On a bien ri, et il s'est payé un franc succès.
Et depuis 2003, Christophe chante aussi en chinois. Au début, j'ai l'impression que ça lui faisait tout drôle. Quelques conseils sur la prononciation donnés par Shi Kelong ou Wang Weiping l'ont à peu près rassuré. Pour moi l'enregistrement du sixième "air avec instrument occidental" de Matteo Ricci, dans notre disque des Vêpres à la Vierge en Chine est une vraie réussite. C'est chinois, mais est-ce aussi baroque ? Ou peut-être que Fauré passait par là ?

Christophe par lui-même ...

Quand, en 1993, j'ai décidé de chanter dans ce registre de contre-ténor (ou d'alto, terme qui correspond mieux à ma tessiture) plutôt que dans celui de ténor, c'est à la fois un timbre et un répertoire que j'ai adoptés ; un timbre dans l'émission duquel je me sentais "naturellement" à l'aise, qui m'ouvrait le chemin de musiques inédites.
Discophile acharné, j'ai toujours adoré découvrir toutes sortes de musiques, dans des interprétations parfois assez iconoclastes.
En 1998, j'auditionne pour Jean-Christophe, sans savoir qu'il me permettrait justement de cultiver ce goût pour le rare, l'inédit ! Comme l'enregistrement de ce long Psaume XXI pour alto solo de Benedetto Marcello, avec intonation a capella ... en hébreu !
Un "chef", dans le meilleur des cas, parvient à une mise en place impeccable, éclairée par sa vision de l'oeuvre. Là, il s'est agi d'autre chose : pendant cet enregistrement, il m'a fait découvrir des ressources de nuances et un tempérament dramatique que j'ignorais, et que j'ai cultivés par la suite.
Parmi les musiciens que j'écoute au disque, au concert, j'ai une tendresse particulière pour les personnalités affirmées, celles qui sont capables, en quelques mesures, d'exprimer les sentiments les plus contrastés, par le jeu de leur timbre, de leurs nuances, leur attention au texte. Transmettre l'émotion d'un texte littéraire ou musical, pour sortir du lieu de concert différent... C'est le chemin le plus direct vers l'absolu : ces instants magiques d'apnée, de temps suspendu, partagés avec le public.
Le Psaume BWV 1083 que Bach a composé d'après le Stabat Mater de Pergolèse, oeuvre que j'ai chanté récemment avec Cyrille Gerstenhaber, Jean-Christophe et les collègues instrumentistes - plus que partie prenante dans l'aventure ! - a été de ces moments magiques. Un beau concert, certes, mais plus que cela : le sentiment d' avoir mis en commun nos émotions, d'avoir respiré au même rythme, d'avoir "presque" atteint et livré le meilleur de soi-même.